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Le DISTRIBUTISME

pour la maîtrise de leurs usages
par les usagers.



l’argent à contre-emploi*

à propos des retraites

J.Paul Lambert,  revue PROSPER (prosperdis.org). 

Intervention 2 Décembre 2010 à l’Université du Littoral Côte d’Opale

1. Trois « âges » définis par leur rapport à l’argent

Des droits comme le droit à la retraite,  dont le thème nous réunit aujourd’hui,  le droit au travail,  le droit à l’assistance médicale,  à l’éducation gratuite,  j’en passe,  des droits comme ceux-là,  les droit sociaux sont étroitement lié aux conditions de leur financement.

Nous les fêtons comme des victoires,  parce que leur financement a été obtenu de haute lutte contre les patrons ou l’Etat. 

Ce sont pourtant des victoire à la Pyrrhus.  Car chaque « avancée sociale »  a encore contribué à réduire la condition humaine à la condition monétaire.

Le droit à la retraite,  à ce titre,  est exemplaire.  Il achève en effet de fixer l’image du parcours de vie en trois « âges » définis par leur rapport à l’argent,

le premier pour apprendre à nous valoriser sur le marché du travail, 

le second pour prouver notre utilité dans la croissance des profits monétaires, 

le dernier pour « prendre une retraite bien méritée ». 

Comme tous les autres droits « sociaux »,  le droit à la retraite verrouille l’ensemble des contraintes liées au fait d’exister dans une construction sociétale qui ne connaît pratiquement qu’un matériau :  l’argent,  la reconnaissance par l’argent. 

 

 2. Où l’arbre cache la forêt

J’aborde le problème sous un angle très large.  Dans cette optique  la gravité actuelle du problème du financement des retraites n’est qu’un cas particulier mais éclairant d’un état de fait  où les entrepreneurs,  les Etats et l’ensemble des usagers sont astreints à la tenue de budgets sous forme monétaire

Quand la croissance monétaire n’est plus au rendez-vous les retraités font problème, mais rares aujourd’hui sont ceux qui intègrent leur problème dans celui, bien plus général,   du gâchis,  un gâchis systémique des ressources et des richesses,  des ressources et richesses humaines ou matérielles qui sont là

il suffit de voir la queue à Pôle Emploi, les monceaux de fruits et légumes jetés dans les décharges,  le rituel des soldes de plus en plus fréquent.        

Les nouvelles normes comptables ont bouleversé la gestion des entreprises.  Les actionnaires sont de plus en plus fébriles.  Les agences de notation deviennent les reines du monde.   Les produits monétaires issus de la spéculation sont quatre fois plus élevés que ceux de l’économie réelle.  Je ne vous apprends rien. Mais pour résoudre les méfaits de l’usage de la monnaie,    les économistes et hommes politiques nous proposent quoi ?

Ils proposent de jouer sur la fiscalité,  de  réduire les postes budgétaires,  et nous attachent toujours plus solidement à la condition monétaire.

Au XXIe siècle,  l’argent n’est plus la solution,  il est clairement le problème de tous les problèmes retraite, chômage,  Sécurité sociale,  Université,  planète...

Première chose à faire :  on arrête de penser les problèmes séparément.

3. Une économie sans profits monétaires

Un premier exemple de résolution non plus séparée mais globale,  a été donné au moment de la crise dite « de 29 » – coïncidence !  -  par un mouvement connu sous le nom d’économie distributive

C’est une économie sans profits monétaires. 

Je résume le principe :

Vous chiffrez tous les produits et services disponibles

Vous faites le total.  Vous distribuez la somme aux usagers.

Ils peuvent donc acheter tout ce qu’ils ont produit. A charge pour eux de le renouveler  en fonction de l’usage qu’ils en ont,  eux,  et non plus des profits qu’il faut d’abord en faire sur un marché concurrentiel et aléatoire.

Deuxième gros avantage :  ils ont un revenu assuré du berceau à la tombe, et les gains de productivité allant croissant,  l’âge de la retraite avance d’année en année.  A une époque où la moyenne d’âge des décès se situait aux alentours de 55 ans,  c’était un argument de poids.

Vous avez remarqué qu’on chiffrait en argent.  Les distributistes soignent donc,  eux encore,    la maladie monétaire par la monnaie.

Oui mais cette monnaie-là,  elle s’annule au moment de la transaction.
Elle ne peut pas s’accumuler.  Elle est anticapitaliste par construction.

Le banquier en émet autant qu’on a besoin,  et il n’y a pas de risque d’inflation. 

C’est  génial,  non ?

[*Je connais bien ce modèle,  nous pouvons en reparler,  mais aussi géniale que soit la monnaie distributiste, comme c’est encore une monnaie elle rend possible de conserver les hiérarchies de revenus. Aussi limité que soit l’écart, ceux qui auront des revenus plus élevés, parce qu’ils auront travaillé plus ou parce qu’ils ont des mérites plus rares ils commanderont encore des produits et services qui les distinguent.  Ils seront les premiers à se les offrir,  aux trois âges de la vie, et ça ne fera pas grande différence par rapport à maintenant.

J’ajoute que dans sa formulation originelle,  l’économie distributive faisait la part belle à la planification étatique,  laquelle,  couplée à « un service social »,  même si sa durée irait diminuant, faisait craindre un certain « centralisme démocratique » de sinistre mémoire] 

4. Comment on ferait sans argent ?

ET si on supprimait l’argent ?  Ho ?

Comment on ferait sans argent ?  

C’est possible,  et la démonstration vous en est donnée tous les jours.

Car au moment du passage en caisse ?   La petite tête de la douchette,  qui vise les codes-barres,  elle fait fonctionner deux circuits d’informations.

Le premier,  celui des prix.  Le second,  celui des renouvellements. 

Qu’est-ce qui se passerait si le circuit des prix tombait en panne ?

Aujourd’hui,  bien sûr,  on pense que ce serait la catastrophe !  On pense que si le producteur ne rentre pas dans ses sous,  comment il va faire pour renouveler ses produits ?

Et pourquoi il ne pourrait pas ?  Les matières premières,  l’énergie,  les transports,  les talents,  les cadres et les petites mains,  ils sont là,  ils sont toujours là,  et ils ne demandent qu’à s’employer ? 

La banque,  au lieu d’émettre des sous,  pourquoi elle ne deviendrait pas une banque de données ?  Elle enregistrerait toutes les ressources existantes,  du plus proche au plus lointain,  elle récupérerait plein de ressources oubliées,  des ressources matérielles et personnelles piétinées par l’argent.

Elle croiserait ses informations avec celle des banques locales les plus proches,  elle calculerait des seuils de renouvelabilité au-delà desquels on ne peut aller.  

Elle ferait exclusivement son cœur de métier :  car le cœur de métier du banquier,  si on y réfléchit,  ce n’est pas de faire de l’argent,  c’est d’abord et avant tout de permettre aux entrepreneurs d’avoir accès à tout ce dont ils ont besoin pour travailler.

L’entreprise aussi elle ferait son cœur de métier.  Car son cœur de métier,  est-ce de produire d’abord et avant tout des prix,  des prix plus bas possible pour vendre et tuer ses concurrents ?  Est-ce que c’est de monter des unités de productions performantes utilisées à 60, 70%,  et qui sont punies d’avoir produit des richesses quand elles ne se vendent pas ?   

Le cœur du métier de l’entreprise,  est-ce que ce ne serait pas plutôt de satisfaire les usages habituels,  convenus,  et d’en proposer de nouveaux,  de réduire la pénibilité du travail humain,  le coût énergétique et l’empreinte écologique ?

C’est un beau métier,  sauf que  la liberté d’entreprendre est aujourd’hui soumise à la présentation de bilans monétaires positifs.  

Et les ci-devant salariés,  dans une économie sans monnaie,  qu’est-ce qu’ils vont devenir ?  Qu’est-ce qu’ils vont devenir s’ils ne sont plus soumis au salariat ni au retraitariat bien mérité ? 

Eh bien,  eux aussi,  ils pourront enfin faire leur cœur de métier.  Car le métier d’homme et de femme n’a jamais été de gagner de l’argent,  ni de faire de l’argent un paradis.

Le métier d’homme,  depuis Cro-Magnon et bien avant,  c’est de résoudre les contraintes de base, c’est de les civiliser,  c’est de transformer les BESOINS en USAGES

C’est d’améliorer les façons de faire reconnues comme valables  et d’en changer quand elles deviennent contre-productives,  ou pour se faire plaisir. 

5.  Un droit nouveau

Le problème des retraites,  les multiples problèmes posés par le financement des retraites sont une excellente occasion de rappeler que l’engagement dans la vie collective ne cesse pas automatiquement avec la retraite, et que cet engagement,  à cet âge-là encore nous est barré ou limité par l’usage de l’argent,  par notre condition monétaire.   

L’hypothèse d’une économie sans argent rompt avec le cloisonnement en trois âges qui rend les usagers étrangers les uns aux autres.  Elle éradique l’hostilité montante entre classes d’âge,  une hostilité qui a conduit tout récemment à la création,  au Canada,   d’un parti de jeunes,  et en Italie d’un parti de papys.  

Dans une économie sans monnaie,  les ci-devant travailleurs  vont s’investir librement dans les entreprises de leur choix.

Ils vont s’y investir tout au long de leur vie,  et ça risque de la prolonger encore, sans que les caisses de retraites s’inquiètent,  puisqu’elles auront disparu.

Ils s’y investiront parce qu’ils ont le sentiment que ce qu’ils font est nécessaire, 

parce que l’expérience vaut la peine d’être tentée,

parce que leur avis est pris au sérieux

parce que la banque de données leur garantit que la planète est préservée,

parce que l’expérience est conduite de telle sorte

qu’on peut à tout moment l’arrêter pour réfléchir.  

Et même,  ils ne s’y investiront qu’à ces conditions

La démocratie,  ils l’exerceront sur les lieux mêmes où ils vont s’investir.

Vous n’entendrez plus ruminer,  à tous les âges, qu’on perd sa vie à la gagner.  Et au lieu de les entendre compter les heures qu’ils font vous devrez souvent leur rappeler, comme en vacances,  qu’il est minuit,  l’heure d’aller se coucher.  

Le servage monétaire, monétariste,  n’a rien de fatal.  Et le moment est venu de refonder la démocratie en déclarant un droit nouveau, valable pour les personnes comme pour les peuples :  

 
Le droit de s’investir dans les activités,  dans les expériences de leur choix,
un choix qui sera le leur et non plus celui du marché.

            Ce droit-là,  vous le noterez,  va plus loin,  englobe le droit des peuples à se gouverner ou se nourrir eux-mêmes ! 

6. Quelques objections

L’hypothèse d’une économie sans argent rencontre plusieurs sortes d’objections.

Les premières,  les plus grosses,  sont psychologiques ou psycho-sociologiques

Nous avons du mal à admettre l’idée que l’accès au fruit de notre travail,  l’accès aux choses matérielles et culturelles,  ne soit plus ouvert ou fermé par la quantité d’argent que nous avons gagné en travaillant. Que les travailleurs pauvres y aient moins accès que les autres nous sommes donc portés à croire que c’est normal.  

On se moque aussi parce que la société sans argent,  ce serait la prise au tas,  mais si vous demandez aux moqueurs comment ils l’empêcheraient,   leur chère « prise au tas »,  ils découvrent très vite qu’un contrôle personnalisé pousserait encore à des ruses,  du marché noir,  des comportements accumulatifs. 

En fait le renouvellement des produits sur les rayons ça pourrait même déjà marcher sans caissières. 

L’objection de la prise au tas,  parmi d’autres,  regarde l’avenir de l’homme dans le rétroviseur.  Elle désespère de la nature humaine,  au lieu de voir que nos comportements actuels ont été modelés par des siècles de servage monétaire.

Objections politiques.

Les codes-barres,  par association d’idée,  suggèrent le puçage électronique des individus,   une société hyper-policière.

Hé oui,  il faut y penser,  car   c’est bien vers ça qu’on va,  et même on n’y va pas,  on y court.  C’est précisément  l’avenir que nous réserve la création de richesses,  quand elle est détournée,  par la monnaie,   par la création de fausses richesses et une oligarchie jalouse de ses prérogatives et qui pratique deux méthodes.  

Celle,  à l’ancienne,  de surveiller et punir ceux qui protestent contre la façon dont l’argent bafoue les droits de l’homme.  Et celle,  plus subtile, qui consiste à acheter des journaux,  des journaux libres de tirer sur tous les abus qui passent,  et qui,  en le faisant, entretiennent le sentiment de fatalité,  parce qu’il n’y a pas,  pas,  pas,  vraiment pas d’alternative.     

7.  Une alternative non réformiste

Une alternative,  maintenant,  vous pourrez dire qu’il y en a une, une alternative réelle,   abolir les profits monétaires et remplacer l’argent par l’informatisation des données.

Elle devient de plus en plus plausible. Tous les jours elle progresse.

Dans une perspective toute monétariste,  déjà, tout le monde a compris que l’informatisation des données était l’avenir de la gestion,  et la première chose qu’il fallait apprendre à gérer.  Les sciences de la gestion parlent couramment de synergies, de mettre les entreprises en phase pour réduire les dépenses,  pour coordonner des recherches,  créer des produits plus attractifs.

Le Monde de l’Economie du 23 novembre 2010 raconte comment, en 2008 déjà,  les banques se sont mises d’accord pour comparer leurs portefeuilles selon le critère des dépenses carbone des entreprises qui formaient leur clientèle.  Elles l’ont fait sur la base de données informatisées,  sans qu’intervienne l’argent.  

Sous le couvercle monétariste,  ça prouve que l’idée est là,  elle n’attend qu’une occasion pour exploser :  l’idée,  c’est d’établir des budgets qui prennent en compte le renouvellement des ressources le renouvellement des richesses sans faire le désert derrière eux.

La douchette de la caissière n’est qu’une partie émergée de possibilités des potentialités qui peuvent soutenir l’alternative que je vous ai présentée et de sa faisabilité au plan technique.

Je compare la situation à celle des avions après la guerre. Les moteurs permettaient d’atteindre des vitesses considérables  et se fracassaient contre le mur du son.

Les avancées sociales que nous avons conquises [par l’argent et contre « les puissances d’argent »] depuis deux siècles se fracassent contre les colonnes des budgets,  le mur de l’argent.

L’économie a fait de l’argent la mesure de toute chose,  et aujourd’hui c’est à la dette qu’il faut nous mesurer.  Nous entrons dans l’avenir à reculons. 

Il y a largement de tout,  des moyens,  des ressources, mais non :  barré :  apurez d’abord les comptes. Votre emploi,  le montant de vos retraites ?  Point d’interrogation.

Budget d’abord.  

Hugo disait qu’on ferait le bonheur par A plus B.

Le bonheur aujourd’hui c’est d’être noté trois A par une agence privée.

On peut douter que la contraction de la dette publique,  qui devrait s’étaler sur une dizaine d’année,  au bas mot,  nous dit-on,  soit supportée plus de cinq ans par les peuples !    

Mais qu’est-ce qu’ils feront de leur révolte ?   A quoi va-t-on l’employer ?  A du fascisme ou à une bonne guerre après laquelle on reconstruit tout comme avant ? 

C’est donc le moment d’étudier un plan de sortie,  étudier l’hypothèse d’une économie sans argent.   Vous pouvez déjà le faire pour vous amuser,  à titre d’exercice, un exercice qui vous fera toucher,  comme en situation, plein de contraintes cachées,  dont la connaissance vous rendra encore plus compétitif en économie monétaire.  

Mais vous allez peut-être vous piquer au jeu ? Avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui,   en moins d’un an le nouveau modèle peut être mis au point et proposé à la mise en ondes politiques. 

Une annonce en ce sens devrait paraître,  invitant tous ceux qui auront compris et comprendront,  comme je le disais au début,  que l’argent n’est plus la solution mais le problème,  et qu’il faut aujourd’hui abolir la monnaie pour les motifs mêmes qui ont prévalu à son invention

Car elle a facilité,  elle a accru les échanges,  on ne peut dire le contraire,  mais elle a aussi toujours servi de frein à l’accès des biens et services et donc privé la majorité du fruit de son travail. 

Elle en est venue à créer un marché mondial où,  au lieu de libérer les échanges,  elle les impose au profit des économies les plus puissantes.   

Elle soumet la création des richesses échangées aux oukases des budgets

Bref l’expérience monétariste de cinq mille ans s’achève sur un échec,  mais l’histoire continue.   [Ou comme dirait grand-Charles,  on a perdu une bataille mais pas la guerre. ]

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*  Titre original de l’intervention était La chrématistique à contre-emploi.

« Du grec krêmatistikê,  science de la richesse). Relatif à la production des richesses. […] Partie de l’économie politique qui traite de la production des richesses. »  Dict. Robert.  

    Aristote (Politique) s’y réfère dans sa critique de la monnaie (du fait qu’elle peut s’accumuler). 

* Les parties entre crochets n’ont pas été prononcées.