Le DISTRIBUTISME

pour la maîtrise de leurs usages
par les usagers.



La maîtrise du développement...
commence par celle des usages ...


Via la promotion de "la croissance durable" ou la substitution à ce vocable de celui de "croissance soutenable", les écologistes font une concession toute démagogique à l'économie de marché. En intitulant leur article "la décroissance soutenable", ses auteurs procèdent à d'utiles rappels. Remercions-les donc. Même s'ils ont peu de chances d'être entendus, il fallait que cela soit dit. Mais cela ne saurait suffire. Mon but est ici de les convaincre de centrer leur combat, qui sera difficile et long, sur un objectif cent pour cent écologiste et social...

... la maîtrise de leurs usages par les usagers.

Dans les années 60, déjà, la technique délirante et la société de consommation furent mise en question dans de nombreux ouvrages. La critique de la technostructure occupa peu à peu tout le terrain, sous la houlette de maîtres prestigieux. On prêta beaucoup moins attention aux thèses que Jean Baudrillard commença à développer, faisant apparaître que l'économie tout entière marchait "aux signes". En d'autres termes, que les "besoins" que nous "avons", nécessités de base ou désirs (de "standinge", comme disait San Antonio), sont "travaillés" en profondeur par toutes sortes de signes de nécessité, d'amélioration, de modernité, d'intelligence, de "classe".

De la vache biafraise à la vache folle

Ceci compris, ou intuitionné, une idée toute bête vous saisit: si l'économie en général (et la politique qui la soutient ou y ajuste les revendications des usagers) marche aux signes, comment influer sur cette marche?
Dans les années 60-70, malheureusement, aucun syndicaliste, communiste ou socialiste, n'était capable de voir plus loin que lutte des classes et prise de pouvoir. Mais pour en faire quoi? Les partisans de l'économie distributive, que j'ai pu alors rencontrer, étaient tout les premiers infatués de progrès et nous promettaient des lendemains d'abondance, toutes nécessités et désirs satisfaits.
Les écologistes sont nés sur cette planète-là et en ont, avec un souffle nouveau, repris les refrains. Ayant montré les dégâts, leur réflexion est partie dans deux grandes directions. La première, toute réformiste: meilleure utilisation, prévisions à long terme, etc. On s'acheminait donc déjà vers un modèle politique global, "soutenable" pour la planète. Progrès - mais... La seconde développa des "alternatives", dont on gommait l'aspect technique (utiliser la force du vent ou l'agro-bio qu'est-ce d'autres que des techniques?) pour mettre en place une morale écolo limitative qui exigeait des vertus ou des moyens hors de portée du vulgaire citoyen.
La famine au Biafra éclata. Les écologistes exploitèrent la catastrophe écologiste et les non-écolos la catastrophe politique. On récita bravement le nouveau bréviaire et l'ancien aussi. Avec vos "signes", vous aviez l'air de quoi? Quel meilleur symbole, pourtant, de ce qui nous attendait, que cette catastrophe authentiquement écologiste, couchant des milliers de biafrais, et dont la véritable cause était...? Etait...? Etait, figurez-vous, le code social local, un code qui vous invite à prouver à vos pairs que vous êtes riche en achetant des vaches. Le signe vache avait ruiné le pays.
Les quelques rares écolos qui toléraient d'entendre ça devenaient totalement sourds quand, avec des ruses comme on n'en prête qu'aux Sioux, vous avanciez que, sur une plus vaste échelle encore, les signes à travers lesquels les Occidentaux rivalisaient pour témoigner de leur participation à une certaine culture ruinaient la planète.
Trente ans plus tard, le signe viande, qui signale l'accès du populaire à une alimentation "riche", a causé la vache folle, dont personne ne s'est ému autrement que pour parler des profiteurs qui et de bien nourrir les vaches. Le discours politique est un long fleuve tranquille.

Politique des usagers

Mais observons plutôt les 66% d'Allemands et 56% de Français qui ont réduit leur consommation de viande bovine. Ils ont donc, ceux-là, loin des politiques, pensé, chacun tout seul, ce qui finit par faire beaucoup de monde, à se nourrir eux, et à changer leurs usages. Ils ont réagi en usagers!
Alors de deux choses l'une. Ou bien on prend en compte leur nombre pour gérer la politique agricole commune et faire du profit sur la vache "bio". Ou bien on décide de perturber le cours tranquille du fleuve économico-politique. On décide de donner à un comportement proprement usologique les résonances écologiques et sociales qu'il mérite.

En écologie rigoureuse, en effet, tout ce qui peut contribuer au bien-être des usagers et à la sauvegarde de la planète doit pouvoir être produit sans retard et aussitôt disponible à l'achat. Or nous avons aujourd'hui largement les moyens de produire utile, sain, durable et beau. Qu'est-ce qui nous en empêche? Sur les rives du long fleuve tranquille, vous entendrez chanter les capitalistes, sur l'air des lampions.


Ils sont donc bien méchants? Mais comment survivraient-ils, et nous, qui allons dans le mur avec eux, en travaillant et achetant chez eux, s'ils ne faisaient pas, à n'importe quel prix écologique et social, des bénéfices? Des bénéfices redistribués sous forme de dividendes à leurs actionnaires, de nouveaux investissements, de postes salariés, de taxes et impôts?
L'état du marché, qui commande leurs bénéfices, commande donc aussi les rentrées de l'Etat, la politique en général: la façon dont les entreprises les plus puissantes absorbent les concurrentes, ou dont les Etats les plus riches imposent leurs modèles aux autres. Il commande aux Etats d'aider à la croissance d'où ils tirent de quoi panser quelques plaies écologiques et sociales, choisies parmi les plus symboliques. Il commande le nombre de travailleurs qui seront privatisés par l'embauche. Il commande l'asservissement des usagers salariés à une certaine production et productivité, et celle des assistés à leurs allocations. Il commande non seulement la quantité des produits et services disponibles mais leur qualité. Sous couvert d'abondance il réduit constamment le choix des usagers et les oblige à dépenser leurs revenus sur des produits ciblés en fonction des profits réalisables sur le marché.
L'alternative distributiste, elle, permet de disjoncter absolument du marché. Elle donne de ce fait aux usagers un pouvoir maximum sur leurs usages. Elle offre aussi aux écologistes qui voient loin, comme ceux qui introduisent aujourd'hui la décroissance soutenable, l'occasion d'une sortie par le haut.

Croissance, transpiration et mauvaise graisse

En distribuant de leur naissance à leur mort un revenu gagé sur la quantité de produits et services actuellement disponibles (avec de moins en moins de travail salarié, faut-il le rappeler?) et non plus sur les bénéfices monétaires-marchands, il n'est plus nécessaire de limiter les choix ni de détruire les marchandises surnuméraires pour maintenir les cours. Il devient possible d'intégrer prioritairement dans tout projet ses retombées écologiques, sociales et éducatives.
Ce miracle est facile à expliquer.
Au plan strictement productif, un usager qui a les moyens de choisir dans quoi investir son temps et ses efforts sera toujours plus performant qu'un travailleur qu'il faut motiver par des"sucettes salariales" ou la menace de perdre sa place. Le "service social" ou "contrat civique" qu'imaginaient devoir instituer les distributistes historiques (mais les anarchistes aussi!) pour faire face aux " besoins ", ne s'impose plus.
Des usagers qui peuvent à tout âge s'investir dans les activités de leur choix se dirigeront plus facilement du côté d'entreprises dont les produits et services sont écologiquement sûrs et changent réellement la vie, ne serait-ce que par des économies de travail pour mettre le produit en circulation, le réparer, renouveler ou recycler. On les verra, sur les lieux de production mêmes, suggérer librement des améliorations (sans avoir l'air de " fayoter ").
Si des produits, services, techniques plus performants sont proposés, on ne risque pas de voir les usagers descendre dans la rue parce qu'ils perdent leur emploi. Ils apporteront leurs talents à d'autres entreprises, et se montreront écologiquement et socialement plus exigeants à chaque reconversion.
Les "signes" de distinction sociale, de "progrès", etc., pourront être décodés comme tels. Ce décodage étant d'autant plus libre que les revenus seront égaux et qu'aucun usager de revenu supérieur ne pourra exiger, sur la base de cette première distinction, d'acquérir des produits qui le distinguent plus sélectivement encore. Le pour quoi de ce que nous faisons l'emportera enfin sur le comment.
L'expérimentation écologique et sociale pourra être conduite avec le maximum de rigueur.
Le temps libre dégagé, l'assurance d'un revenu, permettront aux usagers de penser librement à ce qu'ils font de leur vie, à la planète qu'ils laissent à leurs enfants et aux enfants qu'ils laissent à la planète.
La question du patrimoine personnel légué aux descendants ne se posera plus du tout dans les mêmes termes...
Fin de la mauvaise graisse, sous toutes ses formes, résultat d'une nourriture symbolique carencée par la marchandisation des usages et des usagers.
L'inévitable décroissance ne sera jamais soutenable si vous proposez aux humanoïdes de se limiter à la moitié ou au quart des signes qui font marcher la société du profit. Enrichissez-les plutôt d'une façon de vivre qui, via la maîtrise de leurs usages, rende tolérable la montée en puissance des techniques.