Le DISTRIBUTISME

pour la maîtrise de leurs usages
par les usagers.



Leçons d'usages
Usologie politique

 

L'industrie des hommes vise à pallier à leurs besoins... Certes, mais ces " besoins " ne sont jamais aussi matériels ou élémentaires que nous avons spontanément tendance à le croire. Notre façon de les satisfaire les entoure de toutes sortes de signes - d'utilité, de force, de modernité, de "classe"... . La maîtrise de leurs usages par les usagers, objectif affiché du distributisme, ne peut en faire abstraction

Les choses font signe

Les objets "habillent" leurs usagers. A travers eux, chacun s'affuble de signes distinctifs... qui finissent par être ceux de tout le monde. A l'impératif de distinction, l'impératif de conformité fait écho. "Ce dont ils nous parlent, ce n'est pas tellement de l'usager et de pratiques techniques que de prétention sociale et de résignation, de mobilité sociale et d'inertie, d'acculturation, de stratification et de classification sociale. A travers les objets, chaque individu, chaque groupe cherche sa place dans un ordre, tout en cherchant à bousculer cet ordre selon sa trajectoire personnelle. A travers les objets, c'est une société stratifiée qui parle et si, comme les mass media d'ailleurs, les objets semblent parler à tous (il n'y a plus, en droit, d'objets de caste), c'est bien pour remettre chacun à sa place".

le "spectre" de la productivité

Un spectre hante l'imaginaire révolutionnaire: c'est celui de la production. Il alimente partout un romantisme effréné de la productivité. La pensée critique du mode de production ne touche pas au principe de la production. Tous les concepts qui s'y articulent ne décrivent que la généalogie, dialectique et historique, des contenus de production, et laissent intacte la production comme forme. C'est cette forme même qui resurgit idéalisée derrière la critique du mode de production capitaliste. "Si la " vérité " du capital et de l'économie politique veut que rien ne soit " produit " autrement que selon un " travail ", elle est tout entière reprise à son compte par l'idée de révolution: " C'est au nom d'une productivité authentique et radicale qu'on va subvertir le système de production capitaliste. C'est au nom d'une hyper-productivité désaliénée, d'un hyperespace productif qu'on va abolir la loi capitaliste de la valeur. Le capital développe les forces productives, mais il les freine aussi: il faut les libérer. " (J. Beaudrillard, miroir de la production, 1973)
En dépit de l'hyperproductivité à laquelle nos sociétés sont parvenues, la crainte demeure que les distributistes ne soient pas capables d'en faire autant. Or comment en règle générale réagissent-ils? Ils vont disant que oui, bien sûr! l'économie distributive en fera autant, et même bien plus. N'ayant plus à faire de profits pour produire, n'ayant plus, pour contenir les salaires, à reléguer un " volant " de travailleurs au chômage, ne seront-ils pas bien davantage encore capables de produire tout ce dont les humanoïdes ont besoin...? Dans une économie de type redistributiste, en effet, la nécessité de réaliser des bénéfices - pour les redistribuer - prend le pas sur toutes les autres.

Ainsi les critères d'utilité sont-ils encore les alibis favoris d'un système qui est fondamentalement un système de vente. Ils permettent de distinguer en amont les producteurs plus utiles que les autres, et en aval des consommateurs plus avertis sur ce qu'il est bon, bien, d'acheter. Ils sont aujourd'hui toutefois de plus en plus souvent remplacés par des critères de plaisir, et quelques autres, qui définissent "l'utile" autrement - via par exemple la sécurité du service après vente, la durée, l'écologiquement responsable ou le commerce équitable...
Mais à partir du moment où la nécessité de vendre ne prime plus, à quoi risquons-nous d'assister? A une sorte de purification des critères d'utilité et de gratuité.


d'un spectre à... d'autres

La maîtrise de leurs usages par les usagers passe par cette maîtrise-là, mais attention! Parmi les spectres qui hantent l'imaginaire révolutionnaire, on recense aussi ceux de totalité et de pureté et il se pourrait bien que ces deux-là agitent en réalité tous les autres. Par quoi en effet se traduit "le romantisme effréné de la productivité"? Par la restriction, productiviste par essence et destination, des capacités de production à des formes utiles. La forme de la production, que vise à juste titre Baudrillard, est tout entière manipulée par l'utilité. Or celle-ci, a priori bonne, décide de ceux qui la servent ou la desservent. Elle décide du bien et du mal. Elle explique aussi que l'imaginaire social, révolutionnaire ou non, a jusqu'à présent été pétri d'une morale qui discrédite systématiquement les inactifs, les insuffisamment productifs, les artistes et autres fous qui "décrochent" des signes de "l'utile" tels qu'ils sont mis en scène à une époque donnée et récupérés par les contraintes de la redistribution, fonctionnant ici comme une sorte de méta-morale (le beau, le bien... l'utile, c'est ce qui se vend, ce qui redistribue). Prenons-y garde: la promotion de l'"économie des besoins" ouvre la porte toute grande à une certaine "maîtrise" des besoins, de tous les besoins passés au crible du besoin vrai. De quoi attraper la grippe totalitaire.
Tant pis pour le paradoxe. La maîtrise de leurs usages par les usagers ne saurait en faire une que si elle est traversée par une zone de non-maîtrise. Elle doit, en d'autres termes, se faire à tout moment "falsifiable", récusable. Et de deux choses l'une. Ou bien cette falsifiabilité, cette récusabilité, sont illusoires, extérieures, imposées, comme c'est le cas aujourd'hui, par la concurrence économique, laquelle peut remplacer périodiquement et sans préavis toute une écologie d'usages par une autre. Aux usagers de s'adapter. Maîtrise contrainte. Ou bien elles sont intégrées par des usagers capables de penser leurs usages comme tels, c'est-à-dire comme des manières de faire datées par une certaine écologie de "signes" entre lesquels les modes de production nouveaux leur permet de faire le choix non plus en aval mais en amont.
On peut alors parler de maîtrise ouverte.