Le DISTRIBUTISME

pour la maîtrise de leurs usages
par les usagers.



Leçons d'usages
Usologie de la chaise

 

La maîtrise de leurs usages par les usagers commence par une question triviale: pour le faire, il faut quoi?
Son aiguillon remplace une panoplie de préceptes!
Imaginez les spasmes du premier cerveau qui, pour l'avoir rencontrée, s'humanisa.
Les agenouillements qui suivirent - " pour le faire " sans doute fallait-il des dieux? - n'ont pas empêché l'observation de se développer.
Elle recommencera toujours par là, et avec elle la liberté de faire et de penser. L'usologie la met à la portée de tous les usagers.


Nos opérations habituelles relèvent de l'observation/reconnaissance. Elles observent ou constituent des codes. Elles procèdent en classant.
Une première forme de classement consiste à mettre un nom sur la chose rencontrée: On appelle ça comment?
Une autre à intégrer la chose dans une certaine gamme (de) pratiques: ça sert à quoi?
La chose étant ce qu'elle "est", "comme elle est", la maîtriser revient à lui obéir. La discussion ne peut surgir qu'à propos de la conformité nominative (l'ornithorynque est-il un oiseau ou un mammifère) ou de la pertinence pratique (cf Trénet: manger des ananas, ça s'fait, aller à l'opéra ça s'fait: manger des ananas à l'opéra, ça s'fait pas).
Avec la question "pour le faire, il faut quoi?" le mode d'attention change. On passe de la parole qui nomme, adjective, produit des adverbes, à celle qui doit expliquer. Qu'elle le doive ne veut pas dire qu'elle y réussisse. Elle paresse le plus longtemps possible dans le bassin des conventions, surtout en ce qui concerne les personnes. Pour faire ça, pour dire ça, il faut être un... La personne ou la chose ne cessant pas pour autant d'exister, il va falloir en rendre compte autrement que par une injure ou un haussement d'épaules. Mais comment?
En observant les faits... Après deux siècles de discours sur la science, la réponse semble aujourd'hui évidente. En s'en tenant "aux faits", elle succombe en réalité à ce qu'il faut bien appeler la métaphysique des faits, donnés comme étant. Armons-nous donc de notre aiguillon. Que faut-il pour faire des faits? Comment des faits en deviennent-ils? Comment fait-on pour les instruire? Et si possible, pour les instruire totalement ?
Après une longue période qui réclama " la fidélité aux faits ", la façon dont il fallait sans cesse les corriger a conduit à conclure que les faits étaient construits. La haute idée qu'on se faisait de la neutralité absolue de l'observateur est descendue d'un cran. Mais celle même de construction continue de faire de " l'observation des faits " un acte réservé aux professionnels d'une "science" ou d'une autre. Que ceux qui n'en sont pas se taisent!
Entre autres avantages, l'usologie a celui de démythifier ce privilège.

Les " exercices d'usologie " qui seront proposés dans cette rubrique n'exigent pas de dépenses matérielles particulières. En période de vacances, vous en ferez des jeux avec vos enfants - ils y joueront aussi bien tout seuls - sans achat d'aucune sorte. Ils peuvent être testés dans des classes. Ils peuvent se conduire partout ailleurs, et même mentalement - en attendant votre autobus par exemple!
L'usologie la plus directe, sinon la plus simple, consiste à partir d'un objet domestique. Faut-il commencer par un appareil ménager ou un meuble? Si on choisit un appareil, il semble plus gratifiant - donc plus facile - de commencer par un appareil bourré de pièces que par un outil dont la compréhension fait appel à des principes de physique (ce que font encore en règle générale, probablement pour décourager et accélérer la sélection, les leçons de technologie introduites dans les collèges).
Nous préférons quant à nous commencer par une chaise, qui permet de faire un tour presque complet des possibilités offertes par ce genre d'étude. L'usologie qui suit est très abrégée et purement indicative.

1. La fiche technique: de quoi X fait-il usage?

Pour faire une chaise, il faut... Parlons-en comme si elle était une personne: de quoi fait-elle usage?
Les chaises faites d'un seul tenant sont encore rares (et ne constituent pas le meilleur matériel pour un début)... Comptez, sans nécessairement les nommer, les différentes pièces qui composent la première chaise qui vous tombe sous la main et les matériaux dans lesquels les pièces ont été exécutées.
On utilise du bois ou du métal, du tissu, de la paille... N 'oubliez pas le vernis ou la peinture! Les jeunes raffolent de listes: ne les en privez pas!
A partir des matériaux constitutifs, vous remonterez la chaîne du faire dans deux directions. Celle de la provenance du matériau (mines, forêts) et celle de sa mise en œuvre par différentes industries (métallurgie, chimie) et corps de métiers. Vous serez donc conduit à ajouter à ce dont la chaise fait visiblement usage des utilisations qu'il faut imaginer, telles que les transports, l'énergie nécessaire pour faire tourner les machines, les machines elles-mêmes, les formations professionnelles.

A ce stade déjà , tout ce dont X fait usage est parfaitement constatable, vérifiable, ou peut induire un supplément d'enquête respectant les mêmes critères de falsifiabilité. Aussi "complète" soit-elle la fiche peut malgré tout encore en avoir oublié... Il y a là un risque d'erreur signalé par Descartes ("des dénombrements si entiers"), qui hante toute recherche. Il n'est pas mauvais de le rappeler.
Autre avantage de ce type d'exercice: n'importe quel objet matériel traité de cette façon peut devenir l'occasion de récapituler, d'enrichir, d'échanger ses savoirs, aussi bien entre adultes qu'entre jeunes.
Remarquons par ailleurs que la liste de "ce qu'il faut pour le faire" est composée de séries hétérogènes. Matériaux... métiers... les différents moyens d'assemblages (le tenon et la mortaise, le cloutage ou le collage du tissu, les boulons)... les contrôles... Cette diversité est l'occasion d'apprendre à mettre de l'ordre dans ses observations, et d'introduire à l'idée que chaque série (et à l'intérieur de celle-ci...) peut faire par la suite l'objet d'une usologie.
L'aspect heuristique (utile à la recherche) d'une usologie apparaîtra encore mieux au stade suivant.

2. La fiche écologique: à quels usages X est-il associé?

Pour faire une chaise, il faut... Pas seulement savoir ou pouvoir la faire! Encore faut-il qu'on en ait "besoin", ou, pour reprendre une terminologie courante, que ce qu'elle offre réponde à une demande. Encore faut-il qu'elle reçoive un certain usage dans un certain ensemble d'usages.
Le plus apparent de ces ensembles prolonge l'étude technique. Il concerne l'utilisation proprement dite des chaises, les contraintes auxquelles elle est soumise. Elle ne doit pas s'écrouler sous le poids de l'usager... Le dossier doit résister aux mouvements d'une masse de 35 kilos (un demi-corps) en moyenne. Chocs, salissures, griffures, usages ludiques (pieds transformés en canons, le reste en forteresse...).
Plus intéressant: l'ensemble dans lequel la chaise figure. Que ferions-nous sans chaise? Il faudrait écrire ou manger autrement... (où "écrire" et "manger" deviennent: pour fabriquer des chaises: humoristes, à vos crayons!).
Mais l'usage de chaises est-il seulement associé à celui de tables? Nous nous plaignons déjà lorsqu'elles sont bancales. Que serait-ce si le sol n'était pas plat? Ceci nous fait découvrir que la chaise à quatre pieds (par ailleurs plus facile à construire) a été rendue possible par " l'invention " des sols plans.
Pour que nous puissions faire usage de chaises, il ne faut donc pas seulement faire appel aux menuisiers, ébénistes ou autres corps de métiers qui les fabriquent. Il faut aussi compter sur les maçons!
Retour à la fiche précédente: il en manquait! La chaise fait usage des ouvriers du bâtiment! Les maçons, les architectes, ne font pas que "construire des maisons". Ils construisent des- maisons-où-il-y-a-des-chaises, des tables, des lits, où ces différents meubles nous font circuler d'une certaine manière, voir notre intérieur et le dehors d'une certaine façon. Réservons pour la fin le fait que si la chaise s'inscrit dans une écologie d'usages, l'éducation achève de la verrouiller. Nos corps sont façonnés par et pour des chaises! Tiens-toi droit sur ta chaise!
Que faisons-nous sur nos chaises? Nous y jouons des personnages assis...

De quoi un bijou, un chou, un genou, un fou, un fait, font-ils usage? Dans quel environnement d'usages? Quels usagers font-ils de nous?

S'amorce ici un tournant que toute usologie portant sur un objet ou appareil concret doit attentivement négocier: est-ce seulement pour y poser notre séant que nous achetons des chaises? A l'évidence non! A travers elles c'est notre image sociale, un supplément, une garantie d'identité, que nous achetons!
Ce tournant nous amène à repenser la technique dans son ensemble. On le fera en lui appliquant les deux premiers degrés de la méthode "u". Car on peut bien recenser tout ce dont la technique fait usage. Matériaux, machines, organisation, formations, etc. Mais la technique elle-même, quels usages nous fait-elle? Des usages qui débordent largement " le tech-nique " proprement dit.
De ce débordement la chaise est une excellente métaphore. Tout comme la chaise fait de nous des gens "assis", la technique "assied" des représentations, des signes d'efficacité, de force, d'intelligence, de modernité, d'économie, de luxe, de respect de la nature, etc.
C'est le moment de mettre en évidence une sorte de grammaire, apprise à notre insu et dès notre plus jeune âge, à travers les catégories de l'utile, du bien, du plus, du mieux. De multiples enquêtes peuvent être conduites pour cerner ce sujet. Ex.: avec quoi produit-on de tels signes? Observons le galbe d'un pied de chaise, le mépris dans lequel est tenu tout ce qui laisse apparaître le montage. Le moindre détail compte, pour "faire" riche, cossu, luxueux, négligé. Et même pour faire "utile"!

3. La fiche prospective: de quoi d'autre X peut-il faire usage? Quels autres usages peut-on en faire?

Une usologie serait incomplète si elle n'incluait pas une enquête de caractère prospectif. Car les choses n'arrêtent pas de bouger... Côté fabricant aussi bien que côté client, il faut suivre, et même autant que possible anticiper sur les prochaines modifications.
Au premier niveau (de quoi X fait usage), la surveillance de ces modifications est pour le fabricant une question de survie. Comment exécuter plus vite et moins cher tel "Louis" (de XIII à XVI) tout en lui conservant les caractéristiques de ce "Louis"-là....? Quant au client, il travaille à assortir: chaque détail doit "aller" avec le tout de cette chaise. Tel angle ou renvoi d'angle ne convient pas du tout, ni du skaï sur une chaise aux montants "rustiques"...
Au second niveau (dans quel ensemble d'usages...), côté fabricant: le public va-t-il accepter des piétements de métal? Dans sa cuisine, peut-être, mais dans son salon...? Et du plastique? Dans un mobilier "moderne", doit-il pousser les signes de fonctionnalité jusqu'à faire apparaître le montage lui-même? Côté client: cette chaise est-elle assortie avec le reste du mobilier? Est-elle bien conforme à la fonction qui lui est dévolue dans l'espace de la cuisine ou celui du salon? Ne sera-t-elle pas une sorte de cheval de Troie - précédant le mobilier qui lui sera "assorti" et chassera l'ancien...?

Cette troisième fiche est pour l'usologue l'occasion de mettre en observation avec plus de précision encore les anticipations et rétroactions d'usages auxquelles nous avons déjà fait allusion en empruntant à la terminologie courante de l'"offre" et de la "demande". Ces anticipations et rétroactions doivent néanmoins être abordées avec prudence. Il n'est pas certain en effet que la substitution de ce vocabulaire à celui de l'offre et de la demande suffise à contrôler totalement la notion d'intention. Or un tel contrôle semble nécessaire pour deux raisons au moins.
La première, que si tout ce que nous faisons anticipe et rétroagit consciemment, une partie seulement de ce qui, dans nos actes, anticipe et rétroagit, est contrôlable. Nous en faisons, il se fait toujours plus ou moins que ce que nous pensons (se) faire.
La seconde raison tient à l'extension de l'observation usologique aux "choses de la nature , qu'on peut difficilement créditer d'anticipations et de rétroactions intentionnelles.
Il n'en demeure pas moins que dans tous les cas, naturels ou culturels, tout usage se constitue à partir d'autres usages et se trouve à son tour constitutif d'ensembles plus grands. Que ce dont X (objet, appareil,espèce vivante, concept) fait usage anticipe objectivement sur les usages qui en seront faits. Que les ensembles qui font usage de X rétroagissent tout aussi objectivement sur ce dont X fait usage. Et que la réciprocité n'est pas nécessairement exacte...
C'est l'éternel problème de la poule et de l'oeuf, dira-t-on. Encore ne faut-il pas négliger qu'entre la poule et son poussin la reduplication n'est jamais absolue. La chaise que nous fabriquons vient effectivement en renfort de la tribu d'un certain genre de chaises. Elle anticipe sur la demande que nous avons, nous Européens, dans notre coin de société occidentale, de sièges pour nous asseoir - ou asseoir nos signes de distinction. Mais une telle anticipation se fait "en éventail": elle offre un certain nombre de "choix" à l'ensemble dont elle se trouve dépendre - et sera souvent "choisie" pour des motifs imprévisibles ou parfaitement hasardeux. Ces "choix" rétroagiront de toute façon sur le fabricant, soit qu'il bondisse sur l'indice d'un possible succès, soit qu'il passe à côté (ou se trompe de "succès"). L'histoire des techniques abonde ici en illustrations. Sans même se tourner vers le passé, il suffira de laisser parler entrepreneurs, artisans et commerçants. Les artistes et chercheurs sont du reste confrontés aux mêmes difficultés.
Ce qu'on appelle sélection - celle des chaises ou des personnes - n'est (ne fait) rien d'autre qu'un jeu de renforcements réciproques des niveaux 1 (ce dont X fait usage) et 2 (les usages qui tiennent compte de X). La formule selon laquelle "tout être persévère dans son être", sans être fausse, détourne de cette réalité, ou plutôt de la réalisation de choses, espèces ou concepts qui n'existent qu'à partir d'un certain stade d'indispensabilité, donc en fonction, pour le dire vite, de leur environnement, ou, d'une manière plus juste, du jeu des anticipations et rétroactions réciproques des usages dont la dynamique définit un certain milieu un certain moment.
En règle générale, c'est à la façon dont elle s'approche au plus près de cette indispensabilité qu'on reconnaît une bonne usologie, et ceci pour une raison qui peut paraître paradoxale, à savoir que plus l'indispensabilité est établie, plus l'est aussi ce qu'elle a de "factice": la fragilité de son montage et l'importance de ce qui se joue "à la marge" ou "dans les marges". Outre le fait que ce qui se joue là peut à tout moment faire rebondir la recherche, la conscience qu'en prend l'usager peut le libérer de ce qu'il croyait et le tenter d'intervenir. Ce qu'il fera, pensons-nous, avec d'autant plus d'efficacité - et d'humilité - qu'il se sera exercé à l'usologie dès son enfance.
Nous en avons à présent suffisamment dit, espérons-le, pour donner envie au lecteur de se risquer à un essai. L'usologie que nous venons de brosser n'avait pas la prétention d'être complète. Nous en publierons prochainement d'autres, également à titre d'exemple, relatives à des concepts, des théories, des comportements. Il nous arrivera même de nous hasarder du côté des espèces naturelles et de phénomènes physiques...

Une remarque pour conclure

Nous percevons très tôt les problèmes et les solutions qui entourent un objet aussi banal qu'une chaise. Les façons de faire, et tout particulièrement de faire signe, sont pour nous tous l'objet d'une attention constante. Mais outre le fait, mentionné dès notre introduction, qu'il est plus facile - dans tous les sens du terme: économique, démagogique, etc. - de distribuer des adjectifs que de se lancer dans une observation contradictoire, nous ne disposons pas, en règle générale, de méthode cohérente et qui enrichisse l'observation de la façon dont les choses se font. Nous observons en quelque sorte par paquets, d'une manière émotionnelle, en plaquant a priori sur le réel une grille d'obligations concrètes ("ce qu'il faut pour le faire") mal ordonnées. Aucun dialogue qui mettrait les usagers de plein-pied dans une observation commune et vérifiable n'est donc possible entre jeunes et adultes ni même entre adultes. Il ne faut donc pas s'étonner que le discours sur les choses et le pouvoir de les modifier soient abandonnés aux spécialistes.
De Bacon à Popper, on n'a pas manqué de voir que le fait d'être "la chose au monde la mieux partagée", ne garantit que "le bon sens" soit sûr ni qu'il aboutisse spontanément à partager les décisions. La méthode "u fait un pas en ce sens.

J.P.L