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Brève
histoire du distributisme Pour ceux qui prennent le train distributiste en route ...et ceux qui y voyagent sans trop savoir par quelles gares il est passé... |
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En 1888, Edward Bellamy (1850-1898), de Boston, U.S.A., brosse, dans un roman d'anticipation la première ébauche connue d'une économie de type distributiste. Le travail est organisé par l'Etat sous une forme toute militaire... Looking backward fut vendu en langue anglaise à un million d'exemplaires. Il parut en français dans la Revue Britannique, en 1891, sous le titre Cent ans après et republié par Jacques Duboin (v. plus bas) dans une nouvelle traduction. En 1919, le Major H.C. Douglas, Ecossais, s'éleva contre le pouvoir des banques et mit au point un système comparable au précédent. Au Canada, le créditisme donna lieu à un parti qui eut la vie brève, puis à un mouvement animé à partir de 1935-36 par Louis Even, Breton exilé après la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Even voyait dans le Crédit Social la doctrine sociale de l'Eglise et fonda en 1935 le journal VERS DEMAIN, qui continue de paraître et a récemment créé une antenne en Pologne. A noter que ni Douglas ni Even ne font appel à l'organisation du travail par l'Etat. En 1934, Gustave Rodrigues (1878-1940), agrégé de philosophie, publie Le Droit à la Vie, où il reprend, sans le citer, les principes de Bellamy, service social compris. Dans cet ouvrage, il reproche à Duboin de s'en tenir encore au Droit au Travail. En 1936, Georges
Valois (1878-1945), dans la formule bimensuelle de Nouvel
Age, (qui date d'avant 1935), publie en février, dans un numéro
spécial, un Plan où tous les thèmes qui seront repris par la suite sont
présents. Jacques Duboin (1878-1976) prend lentement position en faveur de l'économie distributive dépasse même à certains égards (dans ses livres tout au moins) le PLAN DE NOUVEL AGE, puisqu'il prône l'égalité économique (égalité des revenus). Rodrigues se suicide en 1940 à Biarritz quand les Allemands
prennent Bordeaux. Valois meurt en déportation à Bergen-Belsen en 1945.
PROSPER conteste cette aggravation
à l’origine d’une reformulation des droits démocratiquesLE DISTRIBUTISMEprincipes, histoire, avenir Jean-Paul LambertLe distributisme doit son nom à une contre-analyse du fonctionnement de l’économie sous le régime de laquelle nous vivons, protégée par la façon même dont on la désigne. Des vocables comme capitalisme, économie de marché, société de consommation, mondialisation, passent en effet largement à côté du fait que tout entrepreneur est tenu d’engranger des profits pour les redistribuer : à son banquier, sous forme d’intérêts, à ses actionnaires, sous forme de dividendes, à l’Etat sous forme de taxes et d’impôts. Il les redistribue en investissements, matériels ou publicitaires, en manœuvres destinées à amoindrir ses concurrents, et en salaires. S’il lui en reste, il le redistribue au chapitre des « fonds propres ». L’Etat pour sa part redistribue ses recettes sous la forme de services publics. Cette description rompt avec la fascination du « capital » et la vaine mise en accusation des « capitalistes ». Les sommes dont l’entrepreneur dispose n’ont de sens que pour être redistribuées dans les différents postes énumérés ci-dessus. Quant à l’argent emprunté, émis d’un trait de plume lorsque les banquiers accordent un crédit (monnaie scripturale), il est bien davantage gagé sur les mouvements redistributifs effectués par les clients de la banque que sur la masse de leurs dépôts. Le capital du banquier, le capital en général, est un capital de confiance dans ces mouvements et non le stock d’or ancré dans l’imaginaire social. Toute société redistributiste (dont l’économie est suspendue à la redistribution des profits) est astreinte à une croissance monétaire synonyme de restriction des usages, de violence économique et sociale, de ravages écologiques et de débilité démocratique.(1) La redistribution des profits explique à elle seule pourquoi l’alternance droite-gauche ne change rien au fond : toutes deux doivent favoriser leur croissance ou agir contre leur repli. Elle explique pourquoi les droites et gauches extrêmes, que leur éloignement du pouvoir dispense d’affronter les dures lois de la redistribution, sont vouées aux discours rassembleurs contre les étrangers, les patrons et des abus dont la dénonciation épargne de formuler des objectifs nouveaux. Elle explique pourquoi des droits insuffisamment redistributifs (droit au logement, droit de l’environnement) ont autant de mal à être respectés, pourquoi ceux qui sont tenus pour acquis sont sans cesse violés et remis en question, voire balayés, en période de récession. Pourquoi l’Etat, chargé de les garantir, doit, s’il ne veut pas lui-même être mis en faillite, voler au secours des profits patronaux et reverser les services publics dans le domaine privé. Et pourquoi tous les usagers, sans exception, sont impliqués dans des opérations qu’ils désavouent. Le distributisme vise à partager les potentialités positives du stade intellectuel et technique auquel nous sommes parvenus, plus que jamais trahies par la nécessité d’en tirer à toute force des profits monétaires. Comment procéder pour que tous aient accès aux fruits du travail, multipliés par la montée en puissance des machines ? La méthode distributiste s’articule en trois points : ¤ Chiffrer la masse des produits et services disponibles sur un certain territoire. ¤ Emettre la quantité correspondante en monnaie non accumulable (elle ne sert qu’à contrôler la demande et le renouvellement des produits et services). ¤ Distribuer cette somme aux usagers, à charge pour eux de renouveler ce dont ils ont l’usage. De ces trois propositions il s’ensuit que : 1. Tout ce qui est produit pourra être acheté. En d’autres termes, sera distribué sans faire intervenir les instances patronales ou actionnariales qui actuellement doivent en tirer profit les premières et au plus haut degré. 2. Les économies peuvent se relocaliser et les échanges avoir lieu sur la base de leur valeur d’usage et non plus de leur valeur monétaire. Si plusieurs propositions entrent en concurrence, c’est au profit des usagers et de la planète. 3. Assurés tout au long de la vie d’un « revenu » garanti et suffisant, les usagers ont le moyen de s’investir dans les activités de leur choix. Cette capacité n’étant plus hors de portée, elle peut désormais être érigée en un droit fondamental, celui des usagers à la maîtrise de leurs usages, un droit dont l’intuition est à l’origine de la démocratie mais a été jusqu’à présent piétiné par toutes les démocraties, prisonnières d’une économie de marché anti-démocratique par construction. 1. Edward Bellamy : entre rêve et cauchemar Le premier texte attestant d’une prise de conscience proprement distributiste et des nouveaux droits qui lui sont liés date de 1888. C’est une politique-fiction écrite par un journaliste de Boston, Edward Bellamy (1850-1898). Cent ans après (Looking Backward) use du procédé inauguré au XVIIIe siècle par J.-S. Mercier (2): le réveil du héros dans un monde transformé. Bellamy avoue ignorer Marx. Il n’en est pas moins averti au sujet des aventures du capital. Il ne pense pas en termes de classes mais de crises. Son diagnostic se concentre sur le fait que les richesses créées ne vont pas à ceux auxquelles elles sont destinées. Comment faire cesser le scandale des ventres vides devant des étals pleins ? La société qu’il imagine a pour centre un grand magasin auquel aboutissent les marchandises produites par deux armées étanches de femmes et d’hommes. On a parlé à son propos de « socialisme de confort » (3). Côté rêve, il anticipe et dépasse même sur certains points les commodités domestiques que tous les partis, jusqu’aux Trente Glorieuses, ont promises, auxquelles continuent d’aspirer ceux qui survivent avec un dollar par jour. Si, pour beaucoup d’usagers occidentaux, ce rêve est mort, reconnaissons que rares sont parmi eux ceux qui accepteraient aujourd’hui de vivre « sans ». Côté cauchemar, une organisation du travail qui nous rappelle de mauvais souvenirs. Force est pourtant de se demander si, pour maintenir le niveau de vie actuel, la majorité de nos contemporains ne sera pas un jour tentée de basculer vers une organisation ouvertement autoritaire de l’économie, sous direction unique. On leur souhaite de pouvoir alors choisir entre le modèle proposé par Bellamy et une nouvelle version de démocratie populaire. Le socialisme distributiste se distingue en effet par une innovation considérable. « Un crédit, correspondant à sa part du produit annuel de la nation, est ouvert à chaque citoyen, au commencement de l’année, et inscrit sur les livres de l’Etat. On lui délivre une carte de crédit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux, tout ce qu’il peut désirer. Vous voyez que ce système supprime toute transaction entre producteurs et consommateurs. Remarquez que nos cartes de crédit représentent un certain nombre de dollars ; nous avons gardé le mot en supprimant la chose, et ce nom n’est plus qu’une espèce de symbole algébrique servant à exprimer la valeur relative des objets… Le prix coûtant de votre acquisition est marqué sur votre carte de crédit par l’employé qui détache en même temps un ou plusieurs carrés pointillés correspondant à la valeur de votre achat. » Cet « argent sans argent » s’annule au moment de l’achat et ne peut donc être accumulé ni produire d’intérêts. Il est distribué aux usagers en contrepartie des ressources disponibles et non en fonction de leurs mérites. Ces deux caractéristiques (monnaie non thésaurisable et garantie de revenu) peuvent être interprétées de façons diverses mais font l’essentiel du message et depuis Bellamy la base de toute adhésion au distributisme. Elles vont bien au-delà de ce qu’on trouve dans les Droits de l’Homme, dont le parfait énoncé provoque un sentiment d’abandon, car que disent-ils sur la façon de les rendre effectifs ? Pour combler cette lacune, Marx proposait l’appropriation des moyens de production par la classe des producteurs. Bellamy prend un raccourci : il fonde l’égalité des droits sur l’égalité économique. L’appropriation de la machine productive sera acquise comme par surcroît. « A quel titre l’individu réclame-t-il sa part du budget social ? Quel est la base de la répartition ? - Le fait qu’il est un homme et telle est aussi la base de la répartition. - Le fait qu’il est un homme ! répondis-je d’un ton d’incrédulité. Est-il possible que tous les citoyens touchent exactement la même part au budget social ? - Assurément. » Le circuit qui va de la production des richesses à leur accès a lieu de la manière la plus courte et la plus dérangeante qui soit pour la conception que nous en avons, qui interpose constamment, entre les capacités réelles de l’économie et ses usagers, le souci de leur valeur sur un certain marché, la rétribution de leurs mérites. Bellamy tranche : « Le mérite est une quantité morale ; la production une quantité matérielle. Singulière logique que celle qui prétendrait résoudre un problème moral d’après un étalon matériel ! » Dans Looking Backward comme dans Equality, quelques années plus tard, il argumente pour faire passer le droit égal à la vie avant celui de sa juste rétribution. « Vous paraît-il vraiment que la nature humaine n’est pas sensible à d’autres aiguillons que la crainte de la misère et la soif de luxe ? Croyez-vous qu’à leur défaut, l’homme, assuré du lendemain, demeure sans ambition aucune ? » Cette audace ne l’empêche pas de subir l’attraction de modèles redoutables et la suite ne laisse pas d’inquiéter : « Chez nous, l’activité déployée au service de la nation est le seul chemin qui mène à la réputation, à la distinction, au pouvoir. La valeur des services rendus décide du rang que le citoyen occupera dans la société. Comparés avec ce stimulant moral, nous estimons que les épouvantails matériels, dont vous faisiez usage, étaient un expédient aussi faible et incertain qu’il était barbare. » Faire marcher les gens avec un « stimulant », fût-il moral, n’est-il pas le signe « humain » de toutes les barbaries ? En ce qui concerne la transition entre les deux régimes, Bellamy compte sur l’évolution naturelle du capitalisme. « N’ayant plus de maison à lui où il pût placer son argent le petit capitaliste ne trouvait plus d’autre placement à ses économies que dans les actions et obligations du syndicat [des grandes affaires, ndlr], et tombait ainsi doublement sous la dépendance de celui-ci. Le seul fait que l’opposition désespérée des classes populaires à la consolidation des affaires dans quelques mains puissantes ne réussit pas à l’arrêter un instant, prouve que ce phénomène avait des raisons économiques irrésistibles. […] N’y avait-il pas moyen d’appliquer le principe puissant et nécessaire de la concentration du capital sans avoir à se courber sous une ploutocratie comparable à celle de Carthage ? Dès que les hommes eurent commencé à se le demander, ils trouvèrent la réponse toute prête. […] Il suffisait de compléter l’évolution logique pour ouvrir un âge d’or à l’humanité. […]L’évolution reçut son couronnement par la consolidation définitive du capital de la nation tout entière.[…] La nation forma une grande et unique corporation, dans laquelle dut s’absorber toutes les autres ; elle devint le seul capitaliste, le seul patron, le monopole final qui engloba tous les anciens monopoles. […] C’est ainsi que bien tardivement, dans l’histoire du monde, on reconnut cette éclatante vérité que rien n’est plus essentiellement l’affaire du peuple que le commerce et l’industrie, puisque sa vie en dépend. Les confier à des particuliers, qui en profitent, est une folie du même genre, mais bien plus fatale, que celle qui consiste à remettre les rênes de l’Etat à des rois, des nobles, qui s’en servent pour leur gloire personnelle. » Ce texte, remarquons-le, éclaire rétrospectivement d’un jour nouveau la raison profonde d’une certaine loi anti-trust : le capitalisme ne peut survivre que dans un état de guerre permanent entre capitalistes. La possibilité de changer de régime par l’extension des monopoles mérite en tout cas d’être envisagée, ne serait-ce que pour limiter les dégâts de l’inévitable transition. Car si celle-ci ne se produit pas d’une manière volontariste, les souffrances consécutives au redistributisme (voir plus haut) iront, de réformes en pansements, s’aggravant, jusqu’à l’agonie dans des transes redoutables. Mais faut-il pour autant en arriver à tout concentrer, absorber, dans une organisation unique, un « monopole final » ? Et qui aura la volonté et les moyens de mettre ce monopole à l’ordre du jour ? Travaillant en toute innocence dans l’hypothèse d’un passage naturel du redistributisme au distributisme, Bellamy reporte la forme monopolistique du premier dans le second. Sans doute n’avait-il encore aucune raison, comme nous, de redouter qu’un monopole aussi généreux dans son principe, après avoir excité la volonté de l’instaurer, rendent ses promoteurs toujours plus attentifs et jaloux à l’encontre de ses « ennemis » réels ou imaginaires. Il n’a pas vu le danger que « le commerce et l’industrie dont la vie du peuple dépend » puisse devenir « l’affaire du peuple » sous l’enseigne exclusive Lénine et Cie. Pour mener cette affaire, il se repose sur la batterie d’outils qui désignent « démocratiquement » ceux qui briguent la responsabilité de diriger la production. Les gadgets « participalistes » avant la lettre qu’il y introduit, comme voter pour choisir les statues qui orneront les places, ne changent rien au fond : il est bien entendu que satisfaire les besoins du peuple est une affaire trop sérieuse pour la laisser entre des mains inexpertes. Nous touchons ici la faille la plus importante du distributisme historique, qui se retrouve d’ailleurs dans l’histoire du socialisme. Rien, dans la conception restreinte que le distributisme des origines a de ses propres principes, pas plus que dans celle que le socialisme des origines avait des siens, n’interdit de le(s) voir verser dans l’oxymore du « centralisme démocratique » et la capture du parti unique par un autocrate. La chose vaut d’être signalée, et pour nous en tenir au distributisme, nous console du fait que ce distributisme-là soit demeuré à l’état de théorie. 2. Le Front distributiste L’économie distributive, dont on commence à parler en France peu après la crise de 1929, adapte le modèle bellamien et l’enrichit de nouvelles analyses, à la lumière des récentes aventures du socialisme, mais aussi du fascisme. Trois personnages marquent cette période. Par ordre alphabétique : Duboin, Rodrigues et Valois. Jacques Duboin (1878-1976) a séjourné aux Etats-Unis et a été banquier au Canada. En 14-18 son « compagnon de guerre » l’introduit à la pensée bellamienne. Il ne commencera toutefois à s’y référer qu’après un mandat de député et un sous-secrétariat au Trésor. Chroniqueur à l’Œuvre au début des années 30, il fonde la Ligue pour le Droit au Travail qui deviendra Droit au Travail dans l’Abondance, après son ralliement complet au distributisme, à partir de 1935, date à laquelle il commence à publier un bi-mensuel : La Grande Relève des hommes par la machine. Gustave Rodrigues (1878-1940) est professeur de philosophie à Janson de Sailly, juif, franc-maçon, socialiste. Il a ses entrées à la Ligue des Droits de l’Homme. Ses écrits sont consacrés à l’œuvre de Bergson et à la culture américaine. En 1934, dans Le Droit à la Vie (4) il dégage parfaitement, sans le citer, les principes de Bellamy, et leur apporte de nouvelles justifications. Le titre de l’ouvrage semble s’être imposé pour faire pièce à Duboin. « Le point de divergence, c’est de savoir si une telle mutation sera immédiate ou si elle comportera une transition, un état intermédiaire. Sur ce point la pensée de Jacques Duboin n’est pas douteuse. Il entend faire le pont entre hier et demain. Ce n’est sans doute pas trahir sa pensée que de dire qu’il voit dans le Droit au Travail une étape vers le Droit à la Vie, et une étape qu’il est le premier à franchir rapidement. Moins rapidement pourtant que les faits, et nous estimons que ceux-ci nous donnent raison. Pour nous, il n’y a pas et ne peut pas y avoir de transition entre le régime capitaliste et celui qui le remplacera. » Encore faut-il pour cela s’emparer des « faits ». Or tel a toujours été le souci de Georges Valois (1878-1945) tout au long d’un parcours où l’action politique a été pensée en de tout autres termes qu’« évolutifs ». D’origine modeste, orphelin très tôt, élevé par un grand-père qui a connu la Seconde République et n’oublie pas la Commune, il a été anarchiste avant de devenir secrétaire de Georges Sorel, père du « syndicalisme révolutionnaire », dont Mussolini, très admiré pour ses « actions » par tous les socialistes révolutionnaires du moment, et par Lénine lui-même, dira s’être inspiré. Il passe ensuite à l’Action Française, avec laquelle il a des relations difficiles. Il la quitte en 1925 pour fonder Le Faisceau, à un moment où personne n’a encore bien vu que le destin de Mussolini était définitivement et sombrement scellé par l’affaire Matteoti. Du « fascisme » réel de son Faisceau, des historiens au-dessus de tout soupçon l’ont aujourd’hui débouté.(5) Il le saborde d’ailleurs sans complexe, se réconcilie avec les Juifs, publie La République Syndicale. Au début des années 1930, il se convertit à l’économie distributive et la défend en association avec Rodrigues dans Nouvel Age. Il tiendra la position pendant les quinze dernières années de sa vie. Ses biographes, curieusement, négligent le fait. Le plus complet d’entre eux l’expédie en quatre lignes (6). Le Droit au Travail se veut rigoureusement apolitique. Il n’a donné aucune « consigne de vote » aux élections de 1936. Pour Duboin l’économie distributive s’impose, certes, mais pas avant demain (7). Dans les premiers ouvrages où il en fait mention, ce n’est qu’après avoir longuement mis en lumière l’indigence des économistes officiels face aux transformations qui sont en train de s’accomplir. Ses réunions adoptent le style université populaire. Il laisse aux Jeunes équipes unies pour une économie nouvelle (J.E.U.N.E.S.), autour de Jean Nocher, et à Dynamo le soin de vérifier la faisabilité de la nouvelle économie et d’en donner envie. Il ne publie qu’après la guerre sa propre synthèse du « socialisme de l’abondance », conforme aux évidences et souhaits de l’époque : délégation de pouvoir, Etat sérieux, travail pour tous, sécurisation de l’économie par « plans », productivisme poussé par le Progrès, réduction de la fainéantise par l’organisation d’un « service social ». Il fait rêver de retraites précoces, de scolarisation plus longue, de facilités offertes aux choix de carrière, de gratuité étendue à tous les services publics, bref : de tout ce dont nos sociétés d’abondance sont désormais capables et d’un ordre moral bien visible. Rodrigues et Valois prennent davantage de risques. Ils font de gros efforts en vue d’une présentation limpide et raisonnée du distributisme. La première figure dans le Plan de Nouvel Age (17 Février 1936) : rien moins que 24 pages du journal, en cinq parties subdivisées en chapitres courts et clairs. D’autres moutures suivront, qui vont creuser de plus en plus le fossé avec Duboin comme on le voit à l’occasion (septembre 1938), d’un Appel pour l’action pratique contre toutes les Dictatures, fascistes, ploutocratiques ou idéologiques, pour la construction immédiate d’une nouvelle économie politique et sociale : l’Economie Distributive sur les bases de la Démocratie communale par les méthodes Fédératives dans le Cadre du Syndicalisme Intégral des Producteurs et des Consommateurs sur le Plan de la Coopération Communale, Nationale et Internationale. A Nouvel Age, on a très vite compris le risque de voir l’abondance saisie par l’Etat. Mais à la place de l’Etat, vous mettez quoi… ? Valois signe les textes qui militent dans le sens d’une appropriation communaliste, et pour frapper fort : « A l’Etat totalitaire, écrit-il, nous opposons tout de suite la Commune totalitaire. Contrairement à ce que fait le fascisme, qui fait de l’Etat le maître absolu de tous les citoyens dans tous les domaines, nous concevons la Commune comme le lieu où des égaux décident librement de tout ce qui les concerne, et ne donnent en dehors d’elle que des délégations pour des objets limités. » Par Commune il entend « l’ensemble des foyers groupés autour d’un marché quotidien ou hebdomadaire : quartiers dans une grande ville ; groupe de villages ou de hameaux à la campagne. Ainsi délimitée, selon les décisions des habitants, la Commune est la collectivité qui sera l’organe de gestion de base des citoyens dans le régime de l’économie distributive. » Sur le principe de base, la distribution de monnaie proportionnelle aux richesses produites, tous les distributistes du moment sont d’accord. Mais cet accord se lézarde à propos de l’origine du pouvoir, nous venons de le voir, et de la stratégie. Dans un plaidoyer pro domo (8) rédigé fin 36, Valois, explique la sinuosité de son parcours, en déclarant qu’il cherchait une réponse à la question : Qui commande dans l’usine ? Duboin et les cadres ou patrons de PME qui le suivent, quant à eux, ne vont pas chercher si loin. Dans le droit fil d’une « économie de l’abondance » tirant parti du potentiel positif du Progrès, ils entendent appliquer des méthodes qu’ils connaissent déjà et planifier cette économie comme elle doit l’être. Valois pense au contraire que si on s’en tient là, les bénéfices de la « nouvelle économie », pour des producteurs qui seront toujours commandés, seront nuls. Nuls pour les consommateurs aussi, qui ne trouveront sur le marché que ce qu’on aura jugé bon de leur faire produire. Dans le compte-rendu rédigé pour Egalité économique (1939) il fulmine donc contre le fait que Duboin ne se soit pas écarté du modèle centraliste. Mais pourquoi ne dit-il rien sur l’égalité des revenus, chère à Bellamy, que Duboin a reprise à son compte? Valois n’ignore pas les résistances que cet égalitarisme provoque. Pour calmer ses partisans Duboin lui-même a dû admettre que « l’économie distributive pouvait se faire sans ça ». Alors pourquoi s’embarrasser avec ce problème ? L’origine des décisions relatives à ce qu’on produit est autrement plus importante. Retournant le mot fatal de « plan » comme il l’a fait avec « totalitaire », il écrit : « L’économie distributive sera « planiste » en ceci que, travaillant pour les individus mais par le moyen des collectivités, et à plus ou moins longue échéance, elle ne pourra donner satisfaction aux besoins formulés par les individus que si sa production est réglée par des plans de travail, plans de production et plans de distribution. Mais planifiée, elle ne sera pas une économie « dirigée », au sens où on l’entend aujourd’hui : elle sera une économie soumise au commandement de l’instinct vital exprimé par les consommateurs. L’erreur de tous les « dirigistes » est de penser que l’on peut organiser rationnellement une économie en la soumettant à la direction d’hommes particulièrement compétents en science et technique économique. C’est une erreur que n’ont pas commise les fondateurs du capitalisme […]qui avaient compris qu’il n’y a pas de génie directeur qui vaille, pour l’orientation de l’économie, l’appel, l’ordre du consommateur. Le problème n’est pas de déterminer rationnellement les besoins par l’appréciation d’un bureau central. Il est de fournir aux besoins instinctifs le moyen de s’exprimer rationnellement et de recevoir satisfaction par l’élaboration rationnelle des plans, et par leur exécution rationnelle. Le 9 Juillet 1936, annoncée avec émotion par Nouvel Age et La Grande Relève, une réunion aura lieu, visant, deux mois après la victoire du Front Populaire, à créer un Front Distributiste. L’idée germait déjà au moment de la publication du Plan de Nouvel Age. Il était suivi d’une annonce : « L’équipe de Nouvel Age a pris une double décision : 1° d’entrer en collaboration suivie avec les organisations pour l’abondance : Ligue du Droit à la Vie, Ligue du Droit au Travail, J.E.U.N.E.S. (Nocher), Dynamo, etc., pour travailler à un mouvement général pour « l’économie de l’abondance ». 2° de constituer un mouvement autonome, à l’intérieur du mouvement général populaire et du mouvement pour l’abondance, afin de propager les idées, méthodes et plans qu’elle propose et d’engager une action effective pour la conquête du pouvoir avec les groupes en accord sur les principes de l’économie distributive et sur le communalisme social et politique exposé dans son propre plan. » On ne présentera aucun candidat aux élections générales, « afin de n’être en aucun cas compromis par un parlementarisme impuissant et dont la structure ne correspond pas à la nécessité économique ». Mais on favorisera le Front Populaire « dont la mission sera de liquider le fascisme de droite dans la situation politico-sociale actuelle ». Le style de Valois se reconnaît ici à « parlementarisme impuissant » et sa façon d’imposer avant tout débat sa conception « communaliste ». Ce 9 Juillet fut fêté comme la date d’entrée dans une ère nouvelle. En octobre, nouvelle réunion. Et plus rien. La méthode Valois y fut sans doute pour beaucoup, des questions de personnes jouèrent, mais on mesure la difficulté de l’entreprise. Elle impliquait de (re)fonder à chaud ce que le succès du Front Populaire venait d’obtenir : du travail, des augmentations de salaire et, cerise inattendue sur le gâteau, les congés payés. L’instauration du distributisme aurait permis d’aller bien plus loin, jusqu’au revenu universel garanti. Mais l’aspiration immédiate des ouvriers était de vérifier la semaine de quarante heures et les congés payés qu’ils venaient d’obtenir, et celle du gouvernement de remettre la France au travail. L’idée même d’un Front distributiste ne pouvait qu’agacer les partis qui venaient de conquérir la place et surtout apparaître comme une menace de faire éclater le premier Front entre ceux qui verraient l’intérêt d’aller tout de suite plus loin en changeant radicalement de système et ceux dont l’ambition s’arrêtait à gérer « plus justement » la redistribution des profits. Même conjoncture, mêmes difficultés à la Libération. Le mouvement, est alors considérablement affaibli. Dans son image, d’abord, par le comportement douteux de certains de ses membres qui, fort de leur apolitisme, n’ont pas craint de s’afficher dans la section économique de Collaboration : pour le Parti des Fusillés, quelle aubaine ! (9) Sans doute aurait-il été malhonnête de la part de Duboin d’exploiter le comportement de Rodrigues, suicidé à Biarritz lors de l’entrée de l’armée allemande à Bordeaux, et celui de Valois, qui résiste à sa façon dans la région lyonnaise (en éditant Après) et meurt déporté à Bergen-Belsen en 1945, mais il ne se serait pas abaissé en discutant les thèses de Nouvel Age. Il n’en sera plus jamais question à l’intérieur de son mouvement, remis en selle sous un titre qui se retournera contre lui : Mouvement Français pour l’Abondance. Le M.F.A. réussit à nouveau remplir Wagram et la Mutualité. Duboin est même invité à discuter avec le cardinal de Paris dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Mais il maintient sa ligne apolitique. Un sempiternel nuage atomique s’étale en première page d’une Grande Relève dont l’argumentaire immuable ne convainc que ses abonnés, car si le chômage a disparu, si l’abondance arrive, les « abondancistes », n’est-ce pas, n’y sont pour rien. Ceux qui ne supportent plus l’immobilisme partent. Chez ceux qui restent le vieillissement est d’autant plus sensible qu’ils n’ont rien oublié et rien appris. Ils seront bientôt la cible des critiques relatives à ce à quoi ils s’étaient identifiés : la consommation de masse. Quand les camps soviétiques furent connus, l’idée d’instituer un « service social » évoqua le goulag. Dans sa version étatiste, bien plus encore que dans la version communaliste de Rodrigues et Valois, le distributisme se distinguait mal du communisme. Seule l’hostilité viscérale des communistes à son égard permettait d’en douter. Précipitant la fuite des derniers auditeurs, les derniers « abondancistes », se concentraient sur la monnaie, à l’exemple de Duboin, qui attendit un dernier opuscule pour commettre une analogie lumineuse entre l’émission de la monnaie dite de consommation et la monnaie scripturale. Son successeur désigné, Charles Loriant tenta de faire la différence en insistant sur les potentialités autogestionnaires du distributisme. Mais l’autogestion était déjà dans le vent. Ce fut encore le cas lorsque Marie-Louise Duboin intégra les soucis écologistes. Si Bellamy s’était réveillé juste cent ans après, il aurait donc retrouvé intact son tas de billes théoriques et probablement vu dans le « contrat civique », prôné par La Grande Relève pour remplacer le « service social », une manière de renforcer le contrôle des troupes productives et galonnées qu’il avait imaginées. Où était l’erreur ? La générosité des distributistes historiques, leur fibre socialiste, ne font aucun doute, d’autant plus méritoires qu’ils sont rarement d’origine prolétarienne. Leur imaginaire politique n’en est pas moins plombé, comme celui de tous les milieux à époque, par une attente d’ordre qui reconduit celui de la famille, de l’Eglise et de l’armée. La démocratie délégataire, dans cette perspective, n’intervient que pour achever d’établir qu’il faut être gouverné : elle justifie, le temps d’un mandat, les preneurs de responsabilité. Ainsi s’explique la faveur avec laquelle sont reçus « l’Etat fort » (« utilitaire », dit Duboin), le centralisme démocratique, le « service social » ou le « contrat civique ». Voyons bien par ailleurs qu’en 1960 l’eau n’arrive pas encore à tous les étages, ni l’électricité dans toutes les campagnes. Manger, pendant et après la guerre, est un souci quotidien et demeure le poste budgétaire principal du ménage. Une fois admis que tout le monde avait droit au mode de vie dont les Américains jouissaient déjà, seule la méthode pour y parvenir faisait la différence. Celle que proposaient les distributistes ne manquait pas d’attraits mais au plan politique n’augurait pas encore d’une fondamentale reprise en mains du gouvernement des hommes par les choses ni de celui des choses par les hommes. Duboin ne faisait donc qu’un Krouchtchev au petit pied. Dans l’espace économiciste, où leurs propositions allaient pourtant incontestablement plus loin que quiconque avant et autour d’eux, les distributistes historiques, au final, se montraient aussi réformistes que les autres. 3. Le distributisme refonde la démocratie En dépit d’une déjà longue histoire, le distributisme reste encore à inventer. Tout le problème étant, aujourd’hui comme hier, d’éviter qu’il ne soit comme digéré par la méthode sur laquelle il se fonde. Le distributisme est une idée trop féconde pour la rabattre sur l’économie. Revenons donc aux trois conséquences relevées dans notre introduction aussitôt après avoir énoncé la méthode distributiste (pour mémoire : chiffrer les richesses produites, émettre la contrepartie en monnaie non thésaurisable, distribuer aux usagers). La première (tout ce qui sera produit pourra être acheté) a jusqu’ici soudé tous ceux qui ont pris parti pour le distributisme.(10) Tout distributiste sincère est néanmoins obligé de reconnaître que la formule n’incite pas forcément au triomphalisme. Elle laisse entendre qu’on produira désormais selon « les besoins » (c’est le premier mot qui vient). Mais de la réalité de ces besoins et de la façon de les satisfaire, qui en décidera ? Quelles garanties a-t-on que la décision sera libre ? Sur ces deux points Duboin fait globalement confiance à l’Etat. Pas Valois, pour qui l’approche des « besoins » doit être laissée à l’initiative de la Commune. Il ne formalise évidemment pas les choses dans les termes que nous avons employés pour énoncer la seconde conséquence : relocaliser les économies. Mais souvenons-nous de sa question : Qui commande dans l’usine? Dans la grande « usine » qu’est l’Etat, il est bien clair que c’est la Commune, pour lui, qui doit « commander ». Mais qu’est-ce qui lui garantit que la Commune ne reproduira pas à plus petite échelle, rongée par des besoins dont la technocratie ne manquera pas de s’emparer, des modes de gouvernement identiques à ceux qu’il dénonce de la part de l’Etat ? Sans doute aurait-il été tout le premier surpris d’entendre tirer la solution de la formule que lui-même et ses amis répétaient à satiété : un revenu assuré du berceau au tombeau. A peine avez-vous fini de présenter le distributisme, la première objection qui surgit, en effet, est que si les gens ont un revenu garanti, ils vont rester chez eux. Le revenu garanti distributiste, répondons-nous, est justement fait pour qu’ils n’en sortent qu’absolument convaincus de devoir renouveler et prolonger ce dont ils ont moins le besoin que l’usage. Multipliez leur supposée paresse naturelle par la garantie d’un revenu et pour faire bon compte remultipliez le tout par l’égalité des revenus, censée retirer toute motivation, tout sens de l’effort. Ce que tant de chômeurs disent aujourd’hui sous cape - si c’est pour retrouver des chefs irascibles, si c’est pour m’abêtir au boulot, si c’est pour produire des trucs pas solides, compliqués, irréparables, si c’est pour polluer, je préfère rester chez moi - se dira désormais ouvertement. La capacité de production en sera-t-elle amoindrie ? Ne sera-t-elle pas plutôt servie par l’intérêt direct de ceux qui participeront à la prolongation ou au renouvellement d’usages dont ils seront persuadés qu’ils les concernent ? Elle le sera aussi par l’afflux de tous ceux qui auront refusé de faire des choses inutiles et dégradantes, et il sera encore plus facile de relocaliser les activités. Les droits de la planète pourront être pris en compte dès la conception d’un produit ou service. Elle ne devrait pas s’en plaindre. L’éthique non plus. Reprenons. Le redistributisme gage le droit à la vie sur la profitabilité comptable du travailleur. Le distributisme sur la réalité des produits et services. La garantie d’un revenu suffisant le libère de l’obligation de servir à n’importe quoi. Elle le libère de ses chaînes économiques : devoir travailler pour un salaire et ne compter pour guère plus, « au travail », que comme un instrument dont on ne sait encore se passer. Dans la logique du distributisme, par conséquent, où il est possible de penser ce dont on a l’usage comme usage - avec tous les degrés de liberté qui s’attachent aux usages, contrairement aux besoins - et de renouveler, expérimenter, expériencier cet usage dans des conditions qui permettent d’en conserver la maîtrise, ne serait-ce que parce que l’existence de ce dont on « a » l’usage n’est plus liée à des motifs extérieurs (concurrence, rentabilité, etc.), la possibilité pour chacun de s’investir dans les activités de son choix (du fait de la garantie du revenu), que nous avons présentée comme une troisième conséquence de la méthode distributive, peut être érigée en droit. A la maîtrise de leurs usages par les usagers qui fait depuis toujours battre le cœur aussi bien des philosophes que des socialistes, nous avons désormais les moyens de faire droit. Pourquoi le distributisme ? Pour ce droit-là, qu’il nous faut défendre contre toute confiscation. La confiscation s’est observée de tout temps, reconduite de diverses façons d’un régime à l’autre. Les distributistes historiques eux-mêmes s’y préparaient. Contre l’éventualité où « les gens » ne sortiraient plus de chez eux, ils envisagent deux mesures. La première, à contre-cœur (on ne sera jamais obligé d’en arriver là : les gens comprendront vite où est leur intérêt) mais radicale : leur couper les vivres, comme on le voit faire dans tous les pays qui essaient de remettre au travail leurs chômeurs « nourris à ne rien faire ». La seconde, déjà mentionnée, d’instituer un « service social » obligatoire pendant un certain temps. Venant de distributistes, cette confiscation semble d’autant plus étonnante qu’ils mettaient par ailleurs l’abondance à l’ordre du jour. C’est qu’à « l’abondance » comme à « la rareté » ils continuent d’associer des « besoins », qu’ils fatalisent aussi bien dans leur dure réalité actuelle que dans leur définition future. Ils sont tout aussi persuadés que la plupart de nos contemporains qu’« il y a » des objectifs incontournables et que toute bonne politique doit être « réaliste » au sens où de ces choses-là on ne discute pas. La confiscation du droit des usagers à la maîtrise de leurs usages (la confiscation de la démocratie) s’aggrave encore lorsqu’on se propose de réduire la durée du travail et d’aménager les carrières par des revenus différenciés. Double méprise et manque d’audace. Réduire le temps de travail relève de l’aumône aux pauvres. La générosité de la mesure contribue à bloquer la misère du « travail » en l’état. Elle tient pour acquis que le travail est un instrument de torture ou une torture acceptable pendant laquelle « le travailleur », réduit à une fonction purement économique, exécute ce qui lui est demandé. Observons au passage qu’elle n’incite pas à rendre les conditions de travail moins pénibles, et encore moins à réinventer, à l’initiative de travailleurs à part entière, d’autres procédés et usages. Quant à la différenciations des revenus, elle équivaut à orienter l’ensemble de la production vers des produits et services destinés à ceux qui ont les revenus les plus élevés, qui seront les premiers à pouvoir les acheter et que les autres envieront. Elle institue un haut et bas de gamme matériel et un haut et bas de gamme social. Elle vient à l’appui du choix de métiers qui apportent le maximum d’avantages. Elle justifie une sélection qui assène à chacun la preuve scientifique que son rang est celui-là. Elle assortit les compétences auxquelles on vous prépare, taillées dans la même étoffe que celle des « besoins », d’un droit d’exercice et de domination. Il y a bien d’autres façons de confisquer la maîtrise que les usagers peuvent avoir de leurs usages. Par la consommation et l’obsolescence accélérée des produits. Par la contention du pouvoir populaire dans l’expression de majorités. Par la division de la vie en trois âges : le premier pour croître en connaissances et capacités, le second pour les redistribuer « utilement », c’est-à-dire sans toucher aux critères d’utilité, le troisième pour faire enfin ce qu’on veut, dans la limite des choix offerts. Attentifs à tout ce qui peut limiter la liberté de choix, nous en sommes venus pour notre part à remettre en question l’usage de la monnaie additionnable, reconduit sans précaution par la monnaie de consommation, qui vous fait malgré vous comparer, hiérarchiser et choisir les choses, les activités, en fonction de « leur » prix. Dans une société distributiste, qui garantit l’usage direct des richesses produites, que devons nous connaître d’autre, pour décider concrètement de cet usage, que ce qu’il y a et ce qu’il faudrait qu’il y ait pour les reproduire ? Les codes-barres y suffisent, assortis de codes prudentiels signalant, au moment de décider de l’usage de tel produit ou service, les surcroîts d’énergie, la rareté des matériaux, le double emploi, les pollutions, ou de codes de pertinence, au cas où l’association du produit ou service à d’autres en augmente la durabilité, les effets favorables. Chercher d’autres façons de décider qu’à travers des majorités, abolir la division de la vie en trois âges, user des codes-barres pour libérer l’esprit du carcan des prix : trois pistes parmi d’autres, trois preuves de la fécondité, au plan de la recherche sociale et politique, du droit que nous revendiquons. La fécondité heuristique de droits comme ceux des Droits de l’Homme s’arrête à définir leurs manquements et trouver comment les juger. Elle s’exerce pour ainsi dire en aval des conditions de vie imposées. Elle ne remonte pas aux causes. Elle travaille à les moraliser. Le mouvement consumériste, lui-même, lorsqu’il défend les droits de l’usager, les limite strictement au droit d’être honnêtement servi par le fabricant, à l’image des droits « démocratiques » qui limitent les revendications du citoyen à ce qu’on applique honnêtement les articles de sa Constitution. Dans le cadre du distributisme, les droits de l’usager ne sont plus à chercher dans ce qui lui est donné, à lui comme à tous, mais dans ce qu’il est capable de créer. l’entreprise distributiste : nouveau cahier des charges et des droits Le lieu privilégié de cette création est l’entreprise, localisée sur la base d’une expérimentation dans laquelle s’engagent trois motivés dans telle banlieue ou des millions à travers le monde. Une expérimentation qui devra satisfaire à des critères usologiques, matériels, écologiques, éducatifs et organisationnels. Usologiques : le projet doit clairement interpeller les usagers qui s’y impliquent sur les usages qu’ils mettent en œuvre. Dans quelle coulée, quel bassin d’usages, quel imaginaire leur expérience s’inscrit-elle ? Que change-t-elle, que prolonge-t-elle ? S’interroger sur les usages va évidemment plus loin que « répondre à un besoin ». L’histoire de leurs usages honore les peuples : ils les ont choisis, ils les ont modifiés, ils y ont renoncé ou les prolongent. La satisfaction de leurs besoins les rabat sur l’animal. Matériels : le projet doit se soucier de réduire les dépenses en ressources, énergie, transports, machines, temps nécessaire à l’exécution des différentes tâches. Ecologiques : on prendra en compte dès le départ les incidences sur l’environnement, le recyclage (voir ci-dessus prudence et pertinence). Educatifs : les opérations que le projet nécessite doivent être mises en rapport avec celles qu’on retrouve dans d’autres domaines, s’intégrer à une éducation générale à la transversalité. Fin de l’« idiotisme de métier ». Le projet devra indiquer comment ce qu’il implique de spécial sera enseigné et prolongé, sur place ou autrement, et tout coopérant être capable de communiquer son savoir à des coopérants de différents âges en fonction des formations qu’ils ont déjà reçues. Organisationnels : l’entreprise doit être organisée avec suffisamment de clarté et de transparence pour qu’on puisse s’y impliquer au pied levé et faciliter aussi bien les prestations saisonnières qu’un « papillonnage » ou « tourisme » devenus positifs et non plus la triste obligation des travailleurs pauvres. Ce n’est là qu’un aperçu d’un cahier des charges général, dont la mise à l’étude serait dès aujourd’hui plus pertinente que de remplir de pleins cahiers de doléances avec les abus et dysfonctionnement du redistributisme, ou préconiser des codes de bonne conduite, des impôts internationaux abondés par les mouvements financiers ou les ventes d’armes (ce qui revient à payer les pansements par le biais des dégâts). Le redistributisme, entreprise de toutes les entreprises actuelles, a suffisamment été expérimenté. Il ne fera jamais que ce qu’il est obligé de faire : des profits, la guerre économique et sociale, la marchandisation du monde, le laminage de la planète sous les usages les plus rentables choisis par l’économie des pays technologiquement les plus avancés. De même que « liberté-égalité-fraternité », en 1789, le droit à la maîtrise de leurs usages par les usagers offre à tous l’occasion d’une sortie par le haut. Pour les tenants de la libre entreprise, qui ne sera jamais aussi répandue ni aussi libre que dans une société où il ne sera plus nécessaire de faire du profit pour entreprendre ni d’entrevoir d’en faire plus pour persévérer. Pour ceux qui voudraient voir les innovations utiles aller en priorité à ceux qui devraient les premiers en bénéficier. Pour tous ceux dont les paquets d’actions et les fonds de pension peuvent valoir du jour au lendemain le prix du papier. Pour ceux qui parlent beaucoup de « réencastrer l’économique dans le social » et comptent encore sur le redistributisme pour y parvenir. Pour les générations montantes à qui sont repris un à un les avantages sociaux acquis par leurs parents. Pour tous ceux que la montée de l’indice de grande pauvreté dans des pays qu’on croyait préservés de la misère commence à inquiéter. Pour les écologistes, et tout particulièrement ceux qui, constatant qu’au rythme où il faut faire du profit trente planètes comme la nôtre seraient nécessaire à l’horizon 2030, ont pris parti pour la décroissance, mais seront bien empêchés de la faire dans un système croissanciste par construction. En résumé, le tableau de la démocratie distributiste tient en trois principes, qui correspondent à trois libertés : liberté individuelle, entrepreneuriale et de projet : 1. Chacun doit pouvoir entreprendre, à titre personnel ou collectif, en homme libre, c’est-à-dire libéré de l’attente d’un revenu qui assure sa vie matérielle ou améliore son ordinaire. Chacun doit donc disposer inconditionnellement d’un revenu ou d’un libre accès aux ressources disponibles. 2. Les unités de production doivent être déconnectée de tout profit autre qu’un profit humain, écologique ou heuristique (favorisant la recherche). Cette seconde condition s’impose si on veut relocaliser les décisions et les économies et que tout ce qui est produit d’utile soit consommé. 3. Toute entreprise est assimilée à un laboratoire de recherche, et travaille dans une perspective expérimentale, ce qui permet d’interrompre à tout moment les opérations et d’assurer un lien démocratique souple, contrairement à la perspective utilitariste, qui soumet les usagers à ce qui « doit » se faire. Nous avons vu, chemin faisant, comment opérer, au plan technique, la mise en œuvre de la démocratie distributiste, démocratie majeure, non asservie aux « lois » d’un marché aléatoire. En fait tout est déjà en place pour opérer la grande relève non plus « des hommes par la machine », comme l’affichaient les distributistes historiques, mais de la machine par les hommes. Tous les jours les banquiers, sous forme de monnaie scripturale, ouvrent le crédit nécessaire au démarrage des entreprises ou à de nouveaux investissements. N’est-ce pas la technique de base du distributisme dans sa version historique : émettre de la monnaie en proportion des richesses à venir ? Ils peuvent donc en faire autant demain sans percevoir d’intérêts. Et quand ils effacent les dettes des pays en voie de développement ? Que donnent-ils dans ce cas, sinon une leçon de distributisme international ? Quant à la version non monétaire, savez-vous qu’au moment où vous présentez vos articles à la caisse du supermarché le code barre réapprovisionne automatiquement les rayons ? On peut donc déjà se passer des prix et user d’une comptabilité exclusivement « matière » au moment de concevoir un produit ou un service. Voyons bien par ailleurs que nous n’avons jamais été aussi riches en intelligences, ni en moyens. Des associations, par milliers, prouvent la capacité de la société civile de se prendre en charge et de relayer un Etat déficient sur des questions qui se rapportent le plus souvent à des usages. Certaines fonctionnent déjà en coopératives de production autogérées et répondent donc aux vœux de Valois et de Loriant. Elles doivent malheureusement résister à la concurrence en faisant un minimum de profits monétaires et donc en donnant encore des gages au système. Que celui-ci ait jusqu’ici survécu à toutes ses « crises » ne signifie nullement qu’il est la fin de l’histoire économique. L’hypothèse distributiste telle que nous venons de l’exposer en donne la preuve. Encore faut-il faire l’effort de comprendre ce qui la différencie des « alternatives » de pacotille, la répandre et être prêt à agir dans ce sens, à l’occasion d’une crise quelconque, qui peut se produire pour une triviale question de caisses vides, comme en 1789, suivie d’une renationalisation des banques et de l’abolition du principe du prêt à intérêt, ou du fait de la faillite de certains géants alimentaires, qui conduirait à réaffirmer le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes et à leur en donner les moyens par la création de monnaies de consommation locales. Les problèmes environnementaux et ceux liés à l’épuisement de certaines ressources, peuvent aider à prendre conscience de l’intérêt du distributisme pour aller dans le sens d’une prospérité écologique et juste. Craignons au contraire une guerre mondiale, après laquelle il n’y aura rien de plus pressé, comme après les deux précédentes, que de tout reconstruire comme avant. On imagine mal comment le passage au distributisme s’opèrerait d’une manière aussi naturelle que Bellamy l’envisageait, mais on a déjà vu des Bretton-Wood. Le distributisme dont accoucherait l’évolution du capitalisme vers un capitalisme d’Etat ou mondial risque cependant d’être socialement mort-né (les décisions continuant de venir d’en haut) et moralement féroce (l’écologie offrant un nouveau prétexte de mise sous surveillance). Nous attendons davantage, pour notre part, d’une reconquête du principe démocratique. A l’idée que le peuple est un être majeur « la démocratie » depuis les origines, n’a jusqu’ici fait droit, en effet, qu’en le contenant dans l’expression de majorités, où on le voit, armé de jetons ou de bulletins de vote, se retourner contre lui-même. A cette même idée la démocratie distributiste, tel qu’il nous est possible de la concevoir aujourd’hui, mûrie par trois expériences totalitaires : communiste, fasciste et redistributiste, fait droit d’une tout autre manière, en donnant les moyens mêmes de l’expérience démocratique, sur la base de la mise en observation d’usages dont la maîtrise fera l’objet d’une étude et conquête permanente. La révolution distributiste sera usologique ou ne sera pas ! Jean-Paul LAMBERT (1) L’apparente abondance des produits et services offerts aux usagers masque le fait qu’ils sont sélectionnés dans la gamme la plus étroite possible, pour satisfaire au rapport le plus favorable entre le coût d’investissement et le prix de vente. Les entreprises doivent conquérir des marchés de haute lutte, ruiner leurs concurrentes, les économies locales, juguler les revendications salariales, ne tenir pour utiles que les travailleurs capables d’augmenter le taux de profit, fidéliser (coloniser) la clientèle intérieure et extérieure en rendant leurs produits indispensables, conserver ses sources et circuits d’approvisionnement, à quoi elles sont aidées par une diplomatie plus ou moins musclée. La réduction de la gamme des produits et la technologie intensive conduit à l’épuisement rapide des ressources. Elle expatrie les usagers de leurs usages, ne leur laissant de choix qu’au moment de voter pour l’équipe la plus capable de se mettre au diapason d’un Marché réglé, par l’économie des pays les plus puissants. (2) Louis-Sébastien Mercier (1740-1814): L’An 2240. Cent ans après, de Bellamy, fut réédité par Duboin en 1937 (Ed. Fustier), accompagné d’une bulletin de souscription à la suite, Egalité, dans laquelle Bellamy revient sur le scandale d’une inégalité fondée sur la liberté et l’égalité sur l’opportunité de s’améliorer, de devenir riche, de devancer les autres dans la lutte pour la richesse. (3) Raymond Trousson dans Sciences, techniques et utopies, l’Harmattan 2003. (4) Sur-titré L’unique solution au problème social. Ed. Liberté, Paris. Mai 1934 (5) Bernstein et Winnock, La République recommencée, Seuil 2004, p. 70-71 (6) Yves Guchet, Georges Valois, L’Action Française, Le Faisceau, La République Syndicale, p. 282 : « Valois croit que les problèmes créés par la production sont réglés, que nous sommes arrivés en raison du progrès technique à l’ère de l’abondance, et que par conséquent il faut entrer dans l’ère de l’économie distributive. Or que serait une économie distributive si le consommateur n’en était pas la charnière ? » En quoi consiste l’économie distributive ? Le lecteur n’en saura rien. Quant au consommateur, Valois le considère avant tout en tant que coopérateur. C’est la voie par laquelle il semble être venu au distributisme. L’idée d’une la transition vers le distributisme par la création de coopératives ou d’ensembles intégrés d’entreprises coopérantes est récurrente en milieu distributiste ou apparenté. (7) Jacques Duboin, Demain ou le socialisme de l’Abondance, OCIA, 1945. (8) Le Cas Valois. (9) Aubaine aussi pour Claude Guillon (Economie de la misère, Ed. La Digitale) qui s’étend sur l’épisode au lieu de bien faire la distinction entre le « garantisme » distributiste et le garantisme redistributiste, financé par les taxes et impôts, dans lequel un revenu minimum (et non la totalité) est versé à tous les citoyens, à charge pour eux de le compléter par celui que leur procurera un travail. Le garantisme redistributiste est défendu par P. Van Parijs, Yoland Bresson, J.-Marc Ferry, A. Caillé, etc., et en 2004 par la députée UMP Christine Boutin. La somme versée est reprise, du fait de la proportionalité de l’impôt, aux revenus supérieurs. N.B. le revenu garanti redistributiste doit être « suffisamment insuffisant » pour que « les gens » soient obligés de « sortir de chez eux ». La mesure aggraverait donc la flexibilité. Elle contribuerait encore à laisser horaires et salaires à la discrétion des entrepreneurs. (10) Que tout ce qui est produit puisse être acheté est en principe aussi l’objectif du régime économique actuel. Mais il n’y est jamais parvenu, malgré les soldes, le dumping, la destruction des stocks et les quotas, et creuse sans cesse l’écart entre riches et pauvres. Pour ces derniers la « démocratisation », réduite à son plancher économique (tout le monde pourra un jour avoir), a donc un goût amer.
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